Urban Pipes: Erwan Keravec

Posted on février 6, 2008 - Filed Under Non classé |

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L’élégant pibroch urbain d’Erwan Keravec
Le maître-sonneur, originaire de Pluneret, offre à la cornemuse une nouvelle identité contemporaine. Un disque éblouissant !
Cette cornemuse-là n’est pas faite pour guider les soldats vers la guerre. Elle n’a plus vraiment de lien avec l’Ecosse et ses traditions martiales. Erwan Keravec, originaire de Pluneret, qui a créé avec son frère Gwénolé l’insolite groupe des Niou Bardophones, où le free jazz s’éloigne vite du registre celtique, offre un superbe cadeau à la cornemuse, en la privant de ses répertoires traditionnels et en lui rendant son son véritable son, car il s’agit d’une cousine de l’orgue.

Son disque soliste, « Urban pipes », paru chez Buda Musique, a de quoi décontenancer le puriste. Sans doute n’est-il pas à mettre en toutes les mains. Ou plutôt si ! Les amateurs de musique contemporaine, qui n’auraient même pas pensé une seconde écouter cet instrument, auront de quoi être séduits. Voilà gravé, enfin, du pibroch urbain qui a ses racines au XXIe siècle.
Erwan Keravec, c’est bien son style, s’affranchit de toutes les règles, sauf de celles du son. « Jeune, j’ai beaucoup travaillé avec Jorj Botuha, confie-t-il. Il me disait qu’il fallait d’abord bien travailler le son, bien avant le répertoire ». La leçon a été retenue.
Alors, dans ses compositions, le musicien soigne les accords, et l’on ressent même l’envie qu’il redémarre l’instrument, quand le sonneur met la pression dans la poche. Ce sont des jeux intéressants qui font redécouvrir cette cornemuse. « Urban pipes est une utopie : montrer que la cornemuse est un instrument universel. C’est-à-dire imaginer une musique pour cornemuse solo qui n’évoque pas son origine culturelle. Ou encore et surtout, imaginer une musique qui ne soit que de la musique, qu’elle n’ait aucune autre fonction que celle d’être écoutée.
« Urban pipes », c’est aussi une modification de jeux traditionnels, un travail sur l’utilisation sonore de la cornemuse et de son étrangeté harmonique, quittant la pratique strictement mélodique. Tout ceci semble paradoxal pour le musicien traditionnel que je suis. C’est pourtant la voie que j’ai choisie pour travailler, juste pour voir quelle musique il est possible d’imaginer pour mon instrument ».
Là où personne n’est allé
Au résultat, la démarche paraît légitime, et même normale. Y compris et surtout avec un complice, Alain Gibert, qui rajoute des lignes au bout des lignes musicales. Pour aboutir à cette musique à la fois conceptuelle et sensuelle. « C’est vrai, glisse Erwan Keravec, je crois que nous sommes allés là où personne n’est encore allé ».
À l’écoute, on peut s’étonner que sur un faux bourdon la cornemuse se cherche une autre justesse, on s’amuse que les compositeurs s’accordent de grands écarts, jusqu’à revenir à faire une vraie chanson dans « Saint Nicolas ». Entre la partie première d’« Urban pipes » et la seconde, il y a sept ans d’attente. On peut mesurer l’évolution d’un artiste dans sa vie et son approche.
Et si Erwan Keravec s’écarte de ses premiers sillons, lui qui a dirigé le bagad de Locoal-Mendon et pendant un an celui de Lann-Bihoué, il soigne ses références. Avec « Lament for Rufus ». En fait, Rufus Harley, un saxophoniste de jazz, qui a découvert la cornemuse lors des obsèques du président Kennedy, qui a joué avec Sony Rollins, et qui est mort en 2006.
« J’ai essayé de jouer comme lui, mais c’est impossible, personne n’a joué de la cornemuse comme lui, car il ne savait pas en jouer ». Ou plutôt si. Et Erwan Keravec aussi. Un « lament » est un pibroch. Celui-ci est réinventé. Purement génial !
Gildas JAFFRÉ, Ouest-France

 

 

 

L’élégant pibroch urbain d’Erwan Keravec
Il nous avait déjà étonné avec la formation Les Niou bardophones, recréant un univers musical bouleversant nos habitudes d’écoute, Erwan Keravec nous revient, en solitaire, avec un nouvel opus Urban Pipes, chez Buda Musique. On aurait pu s’attendre, avec sa cornemuse, à un solo de piobaireachd, réutilisant à l’infini les mélodies ancestrales des cultures traditionnelles celtiques, mais il aurait fallu oublier la créativité et l’ingéniosité de ce musicien. Son souhait, par une utopie, est de montrer que la cornemuse est un instrument universel, dont on peut jouer de telle manière que le son produit ne permet plus l’évocation de son origine culturelle.
Cette démarche atypique d’un musicien pourtant traditionnel, membre d’Occidentale de Fanfare, ayant joué avec Didier Squiban se rapproche finalement du déconstructionnisme littéraire cher à Derrida. Utilisant la palette sonore de l’instrument, son étrange tessiture poussée à l’extrême, innovant dans le champ sémantique de la musique traditionnelle, Erwan Keravec nous fait entrer dans sa galaxie musicale où la raison mélodique est à recréer par l’auditeur.
La démarche de l’artiste implique notre oreille, notre culture musicale, dans la compréhension de cette œuvre, qui comme avec Les Niou bardophones s’inspire autant du free jazz que de l’essence de la musique traditionnelle brute.
Ce projet, comme presque chacune de ses créations, fait franchir un nouveau pas en avant à la musique et à la culture bretonne. De ces sons bizarres et étranges, si notre oreille ne cherche pas à s’y heurter, naissent de nouvelles mélodies, donnant à la cornemuse une dimension qu’on ne lui connaissait pas.
Passée la surprise des premières notes, on est séduit par l’originalité débordante de ce musicien virtuose. Il faut évidement être ouvert à l’expérience, sortir des clivages et de nos habitudes pour apprécier comme il se doit cette œuvre particulière et exceptionnelle.
Jérémie Pierre JOUAN, www.gwerz.com